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Sylvain Tesson, dans les forêts de Sibérie

#1

Ces journées interminables passèrent vite. Je songeais en quittant mon ami : voilà la vie qu’il me faut. Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus, la paix. Je me fis alors le serment de vivre plusieurs mois en cabane, seul. Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or. Sur une terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’El Dorado.

#2

La vie dans les bois permet de régler sa dette. Nous respirons, mangeons des fruits, cueillons des fleurs, nous baignons dans l’eau de la rivière. Et puis un jour nous mourons sans payer l’addition à la planète. L’existence est une grivèlerie. L’idéal serait de traverser la vie tel le gnome scandinave qui court la lande sans laisser de traces sur les bruyères. Il faudrait ériger le conseil de Baden Powell en principe : lorsqu’on quitte un lieu de bivouac prendre soin de laisser deux choses. Premièrement : rien. Deuxièmement : ses remerciements. L’essentiel, ne pas peser trop à la surface du globe. Enfermé dans son cube de rondins, l’ermite ne souille pas la terre. Au seuil de son isba il regarde les saisons danser la gigue de l’éternel retour. Privé de machine, il entretient son corps. Coupé de toute communication, il déchiffre la langue des arbres. Libéré de la télévision, il découvre qu’une fenêtre est plus transparente qu’un écran. Sa cabane égaie la rive et pourvoit au confort. Un jour on est las de parler de décroissance et d’amour de la nature, l’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forets.

Podcasts à retrouver sur France culture.

Image par jacqueline macou de Pixabay

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Gnothi seauton

Expression en grec ancien, signifiant : Connais-toi toi-même. Traduit par Nosce te ipsum en latin.

La phrase de Socrate “Connais-toi toi-même” n’est pas exactement de lui, c’est une devise inscrite au frontispice du Temple de Delphes que Socrate reprend à son compte. Détails ici.

« […] J’irais presque jusqu’à dire que cette même chose, se connaître soi-même, est tempérance, d’accord en cela avec l’auteur de l’inscription de Delphes. Je m’imagine que cette inscription a été placée au fronton comme un salut du dieu aux arrivants, au lieu du salut ordinaire « réjouis-toi », comme si cette dernière formule n’était pas bonne et qu’on dût s’exhorter les uns les autres, non pas à se réjouir, mais à être sages. C’est ainsi que le dieu s’adresse à ceux qui entrent dans son temple, en des termes différents de ceux des hommes, et c’est ce que pensait, je crois, l’auteur de l’inscription à tout homme qui entre il dit en réalité : « Sois tempéré. » Mais il le dit, comme un devin, d’une façon un peu énigmatique ; car « Connais-toi toi-même » et « Sois tempéré », c’est la même chose, au dire de l’inscription et au mien. Mais on peut s’y tromper : c’est le cas, je crois, de ceux qui ont fait graver les inscriptions postérieures : « Rien de trop » et « Cautionner, c’est se ruiner. » »

Dans le Charmide, de Platon
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Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo

Notre-Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays, mais encore de l’histoire de la science et de l’art. Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu’à l’abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu’il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n’est pas jusqu’aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l’église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi, l’abbaye romane, l’église philosophale, l’art gothique, l’art saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre ; quelque chose de toutes. »

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

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Bucéphale, de Alain

Lorsqu’un petit enfant crie et ne veut pas être consolé, la nourrice fait souvent les plus ingénieuses suppositions concernant ce jeune caractère et ce qui lui plaît et déplaît ; appelant même l’hérédité au secours, elle reconnaît déjà le père dans le fils ; ces essais de psychologie se prolongent jusqu’à ce que la nourrice ait découvert l’épingle, cause réelle de tout. […] ne dites jamais que les hommes sont méchants ; ne dites jamais qu’ils ont tel caractère. Cherchez l’épingle.

À propos

Émile Chartier dit Alain, 8 décembre 1922, Propos sur le bonheur.

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Le dépouillement des métaux, de René Guénon

Guénon précise à ce sujet sur la disposition intérieure du postulant (1) : Il est évident que, de deux ignorants, celui qui se rend compte qu’il ne sait rien est dans une disposition beaucoup plus favorable à l’acquisition de la connaissance que celui qui croit savoir quelque chose : … même en admettant une égale bonne volonté chez les deux individus considérés il n’en reste pas moins, dans tous les cas, que l’un d’eux aurait tout d’abord à se débarrasser des idées fausses dont son mental est encombré tandis que l’autre serait tout au moins dispensé de ce travail préliminaire et négatif, qui représente un des sens de ce que l’initiation maçonnique désigne symboliquement comme le dépouillement des métaux.

À propos

(1) La symbolique maçonnique du troisième millénaire, Irène Mainguy.

Photo by Willian Justen de Vasconcellos on Unsplash.


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Exercice de méditation, de Christophe André

Lors d’une retraite de pleine conscience, je me souviens que notre instructeur nous avait proposé l’un de ces exercices bizarres dont les maîtres de méditation ont le secret. Il nous avait tous réunis en rond. Puis demandé de faire un pas en avant. Après quelques secondes de silence, il nous avait alors dit : « Et maintenant, essayez de ne pas avoir fait ce pas. » Je n’avais jamais entendu, ni surtout vécu quelque chose d’aussi frappant sur l’inanité de certains regrets. Et surtout, je n’avais jamais compris aussi clairement la différence entre l’enseignement par la parole et celui par l’expérience. Dans ma surprise et ma perplexité, dans l’hésitation et le trouble de mon esprit, dans mon corps qui ne savait plus que faire, tout était transmis sur l’impossibilité d’effacer et l’inutilité de regretter.

Je médite jour après jour, de Christophe André

À propos

Illustration Peter Hershey, https://unsplash.com/photos/tK67jI9G398

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Propos d’un Normand, de Alain

Penser n’est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu’ils puissent croire. Ils s’accrochent aux idées avec une espèce de fureur ; et si quelqu’un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. […] Lorsque l’on croit, l’estomac s’en mêle et tout le corps est raidi. Le croyant est comme le lierre sur l’arbre. Penser, c’est tout fait autre chose. On pourrait dire : penser, c’est inventer sans croire.

Imaginez un noble physicien, qui a observé longtemps les corps gazeux, les a chauffés, refroidis, comprimés, raréfiés. Il en vient à concevoir que les gaz sont faits de milliers de projectiles très petits qui sont lancés vivement dans toutes les directions et viennent bombarder les parois du récipient. Là-dessus le voilà qui définit, qui calcule ; le voilà qui démonte et remonte son gaz parfait, comme un horloger ferait pour une montre. Eh bien, je ne crois pas du tout que cet homme ressemble au chasseur qui guette une proie. Je le vois souriant, et jouant avec sa théorie ; je le vois travaillant sans fièvre et recevant les objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l’expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame. Si vous lui demandez. Croyez-vous que les gaz soient ainsi ? il répondra : Je ne crois pas qu’ils soient ainsi ; je pense qu’ils sont ainsi.

À propos

Émile Chartier, dit Alain.

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Parler pour ne rien dire, de Raymond Devos

Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher. Alors maintenant si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien, rien multiplié par rien égale rien, trois multiplié par trois égale neuf, ça fait rien de neuf.

À propos

Raymond Devos est né le 9 novembre 1922 à Mouscron en Belgique et mort le 15 juin 2006 à Saint-Rémy-lès-Chevreuse.


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Ceux que j’admire le plus, de Jean d’Ormesson

J’attends ma mort sans impatience, mais avec une humble espérance ! Je n’ai pas une foi très ancrée, j’ai beaucoup de doutes. Je me présente comme un catholique agnostique. Quand je vois que Mère Teresa a eu sans cesse des doutes dans sa vie, ça me rassure. Ceux que j’admire le plus, ce sont les gens qui ne croient pas en Dieu et qui font du bien aux autres. Je me dis que s’il y a quelqu’un à la droite de Dieu, c’est un athée qui a fait du bien aux autres !

À propos

Jean d’Ormesson